Issu du grec hygie, qui était la déesse de la santé et de la pauvreté, le terme « hygiène » est aujourd’hui défini comme étant un ensemble de pratiques qui permettent de préserver et d’améliorer la santé. Bien que ce terme ne date que du XIXe siècle, déjà à l’époque médiévale, les hommes et les femmes se souciaient de leur propreté corporelle et domestique, pensant que leur santé en dépendait. Toutefois, ces pratiques variaient selon les couches de la société et selon si l’on habitait la ville ou la campagne.
Au travers de six thématiques – approvisionnement en eau, malpropreté urbaine, propreté corporelle, bains, latrines et enfin médecine hygiéniste – nous découvrons une réalité de la vie médiévale qui nous fait défaut, en partie dû à l’héritage des intellectuels du XIXe siècle qui ont obscurci une époque qui leur paraissait « barbare » et « ténébreuse », une époque qui a eu la malchance de se situer entre la fin du glorieux empire romain et la Renaissance, période de la redécouverte de la littérature, des arts et des savants antiques.
L’hygiène au Moyen Âge, objet d’étude méconnu, a été le sujet d’une exposition en 2018 à la tour Jean sans Peur à Paris. L’exposition avait pour but de mettre fin aux préjugés qui entourent certains aspects du Moyen Âge, ici l’hygiène
L’hygiène publique
Au Moyen Âge, les rues étaient sales : peu de rues pavées, des rues jonchées d’ordures diverses (particuliers et professionnels jetaient leurs déchets à même la rue), des rues polluées par les activités d’artisans (les potiers, les tanneurs, les teinturiers, etc.). Preuve de ce phénomène, le nom donné à certaines rues : rue Sale, rue Foireuse ou encore rue du Merderon. Mais elles étaient également malodorantes : en cause les cimetières situés au cœur de la ville ou les latrines publiques construites sur les ponts ou parfois mêmes improvisées à des coins de rue. À la suite de plaintes et afin d’endiguer ce phénomène de malpropreté urbaine, facteur d’épidémies, de maladies et de pollution, les rois successifs ont édité diverses ordonnances :
– Au XIIIe siècle, certains grands axes de communication, à Paris et dans d’autres villes, sont pavés ;
– En 1374, les Parisiens sont soumis à une taxe pour l’enlèvement des ordures ;
– Les échevins (conseillers municipaux), par exemple à Provins, font construire des égouts, mais cela reste rare.
– Les métiers polluants ont l’obligation de s’installer en aval des villes ;
– Il est interdit de jeter des ordures dans les rues et dans les cours d’eau ;
– Des croix sont peintes au bas des murs afin de dissuader les passants d’uriner sur les habitations (c’était un blasphème).
De nombreux règlements et interdictions existaient, cependant leur mise en application était difficile. Au XIVe siècle, Paris était toujours aussi sale : par exemple, le pavage des rues étant aux frais des riverains, ces derniers rechignaient à payer. En outre, certains artisans déversent leurs détritus à même le sol : par exemple, les bouchers jettent le sang et les viscères d’animaux, les barbiers le sang des saignées et les cheveux coupés. Ainsi, tant ruraux que citadins se débarrassent de leurs ordures dans les cours d’eau ou dans la rue lorsque les fosses dépotoirs qui ont été créé dans les jardins débordent. Ce n’est qu’au XVe siècle que des mesures fortes ont été prises afin de réduire la pollution ambiante : généralisation des pavages des rues, multiplication des égouts, création de nouveaux métiers comme les paveurs et les éboueurs.

BNF, ms. Al. 113, f. 25 et f. 34 v°, XVe siècle

BNF, ms. Fr. 2829, f. 22, XVe siècle
L’approvisionnement en eau
Contrairement à notre société actuelle où l’eau courante est à la portée de tous, au Moyen Âge celle-ci était une denrée rare. Quelques rares grandes villes étaient desservies en eau par des aqueducs antiques (par exemple Marseille). En milieu urbain, seules les fontaines permettaient un accès à l’eau de source. Cependant, les fontaines publiques se faisaient rares : à Paris, il n’y en avait que six pour 200 000 habitants, construites entre 1182 et 1400, ce qui est insuffisant. Pour y remédier, des porteurs d’eau veillaient à l’approvisionnement des habitants, des puits étaient creusés dans les caves des maisons ou dans les arrière-cours.
Toutefois, il était déconseillé de la boire puisque jugée polluée à cause de la proximité des puits avec les latrines et les fosses à ordures ; elle était plutôt utilisée pour arroser les jardins, abreuver les animaux, faire la lessive ou la vaisselle. L’eau de pluie était récupérée dans des tonneaux placés sous les gouttières : considérée comme pure, elle servait principalement à la cuisson mais pouvait également être bue.
L’hygiène domestique
La propreté n’était pas l’apanage des nobles. Que ce soit des hôtels nobles, de grandes demeures bourgeoises, de modestes maisons ou encore des fermes, au Moyen Âge l’intérieur faisait l’objet d’un entretien régulier. Les sols étaient balayés et lavés et dans les demeures riches, les sols étaient même jonchés d’herbe fraiche et de fleurs.
Pour les hommes et les femmes moyenâgeux, la propreté domestique était un synonyme de confort. Preuve que cela était au cœur des préoccupations, un traité d’économie domestique de la fin du XIVe siècle, le Ménagier de Paris, donnait des conseils sur la manière de tenir son intérieur : par exemple, les chambres devaient être aérées et débarrassées des insectes nuisibles comme les punaises contre lesquelles il était nécessaire d’asperger la pièce d’eau de lupin.
Dans les maisons bourgeoises, le rangement faisait partie intégrante de la propreté domestique. Ainsi les ustensiles domestiques étaient rangés sur des étagères ou dans des coffres (les armoires n’existaient pas encore dans les habitations domestiques, uniquement dans les sacristies des églises). Après chaque repas, les tables, de simples plateaux de bois sur tréteaux, étaient démontées et rangées contre un mur. Tous les matins les lits étaient refaits et les vêtements rangés, rien ne devait traîner.

Bruxelles, Bibliothèque royale Albert Ier, Codex bruxellois IV, 1024, f. 200 v°, XVe siècle
Les latrines
Au Moyen Âge, les termes « garde-robe », « aisances », « lieux », « retrait » ou encore « chambre privée » étaient utilisés pour désigner les latrines. À la campagne, « aller dehors » signifiait « aller aux toilettes ». En ville, il existait des latrines publiques où étaient installés des bancs percés à plusieurs places. Toutes les habitations urbaines ne disposaient pas de lieux de commodités : la majorité se contentait de quelques planches de bois au-dessus d’une fosse dans laquelle était placé un tonneau, rarement nettoyé. Parfois, les latrines étaient installées en hauteur entre deux maisons et étaient ainsi communes à tous les occupants. Des vidangeurs avaient pour tâche de nettoyer les fosses. Dans les habitations nobiliaires étaient installées des pièces munies de latrines à fosses : c’était des chaises percées recouvertes de tissus précieux pour le confort des princes et des seigneurs. Summum du luxe, les latrines princières, très sophistiquées, sont aérées par un « éventoir » ménagé dans le mur et chauffées grâce à la cheminée d’une salle attenante.
Pour s’essuyer, nobles et riches bourgeois utilisaient du coton ou des morceaux de lin ; les moins aisés se contentaient de paille, d’herbe, de foin ou de feuilles de bouillon blanc. Dans le Livre des simples médecines (XVe-XVIe siècle), il est conseillé d’utiliser des feuilles de bouillon blanc qui poussent dans les jardins.
Il existe trois types de latrines :
– Les latrines à conduit biais : un conduit aménagé dans le mur et débouche sur l’extérieur ;
– Les latrines à fosses : des conduits d’évacuation aménagés dans le mur mènent à une fosse ;
– Les latrines à encorbellement : une structure est accrochée sur la façade extérieure du mur, permettant aux déjections de tomber directement dans une fosse.
Une ordonnance de 1474 de Charles V enjoignait tous les propriétaires à avoir des latrines privées dans leur maison. Quelques décennies plus tard, une ordonnance de Charles VI interdisait aux habitants de jeter leurs déjections dans les rivières.

Tour Jean sans Peur
L’hygiène personnelle
L’une des principales motivations de l’hygiène chez les hommes et les femmes du Moyen Âge était la préservation de leur santé. En effet, en ce temps-là, les médecins croyaient en la théorie des humeurs, formulée par Hippocrate et reprise par Gallien : toute chose est composée de quatre éléments, la terre, l’eau, l’air et le feu. Chacun de ces éléments possède deux qualités parmi lesquelles l’humide, le chaud, le sec et le froid. Aussi, à chaque élément correspond une humeur, c’est-à-dire un fluide dans le corps humain :
– Terre : bile noire (ou atrabile) ; un tempérament mélancolique.
– Eau : lymphe ; un tempérament flegmatique.
– Air : sang ; un tempérament sanguin.
– Feu : bile jaune ; un tempérament colérique.
Chaque être humain est un mélange de ces éléments et connaît donc un équilibre des humeurs ; la bonne santé est donc l’équilibre entre toutes ces humeurs, la maladie en est le déséquilibre. Ainsi, afin que celles-ci restent en équilibre, les médecins prescrivaient couramment des bains de manière à soigner tout type d’affection. Surtout, la propreté était une composante essentielle dans l’image que l’on donnait de soi. Dans des traités de médecine, les médecins recommandaient de se nettoyer les dents tous les jours et de se laver les cheveux une fois par semaine, ni plus, ni moins.
Encore aujourd’hui, les gens du Moyen Âge ont une très mauvaise réputation en ce qui concerne la propreté, surtout le milieu paysan. Pourtant, il existait des normes communes concernant l’hygiène personnelle, telles que se laver régulièrement dans une bassine, en particulier les mains avant et après le repas ; cela était considéré comme du savoir-vivre, puisqu’au Moyen Âge hommes et femmes, de tous milieux, mangeaient avec les doigts, les couverts n’existant pas, à l’exception de la cuillère. Bien sûr, les standards d’hygiène variaient selon les époques, le lieu et les individus. Tout change après le passage de la Peste noire (1347-1351). Déjà, le respect de l’hygiène a été plus faible dans certaines régions, permettant à l’épidémie de se propager plus rapidement. Ensuite, les connaissances médicales étaient limitées et la quarantaine ignorée. S’est ainsi répandue la folle rumeur que la maladie se transmettait par le biais de l’eau. Dès lors, plutôt que de succomber à la peste, l’on préfère laisser son corps couvert de croutes et vermines, et le bain public devient alors l’ennemi public numéro un. Par la suite, au XVe siècle, l’opinion publique considérait la crasse comme étant une protection naturelle, une sorte de barrière face à l’infection ; cela était confirmé par des traités de médécines !
Le bain
Héritage des Romains qui adoraient se baigner, le bain tenait une place essentielle à l’époque médiévale. L’eau était considérée comme curative et protectrice ; la peur de l’eau qui serait vecteur de maladies n’était pas encore d’actualité, elle date de 1348 lors de l’apparition de la Peste noire. L’usage du bain était recommandé par les traités de médecine. Il était également un gage de civilité : offrir un bain à un invité faisait partie de l’hospitalité médiévale.
Il existe plusieurs types de bains :
– Les bains de santé ;
– Les bains de plaisir : ils avaient lieu dans des bordels. Il est d’ailleurs précisé sur l’un des panneaux que les prostituées, en plus de vendre des services charnels, assumaient le rôle de pompier : en cas d’incendie, elles œuvraient pour lutter contre le feu, utilisant l’eau qui se trouvait dans leur établissement.
– Les bains d’hygiène : il existait des établissements de bains, des étuves, dans la plupart des villes ; tout d’abord mixtes, ils sont devenus unisexes au début du XVe siècle. Certains proposaient des bains uniquement dans le but de se laver, tandis que d’autres proposaient des eaux curatives.
– Les bains rituels : avant son adoubement, le chevalier prenait un bain, tout comme le clerc avant de célébrer la messe, ou la femme lors de ses « relevailles », 30 à 40 jours après son accouchement.
Dans les villes, les citadins utilisaient les bains publics. En 1290, il existait à Paris 27 étuves publiques pour 200 000 habitants, réservées aux plus aisés. Dans les bains publics, plusieurs cuves étaient disposées dans une même pièce. Elles étaient recouvertes d’un drap et remplies d’eau chaude. Entre chaque personne, seul le drap était changé afin de préserver les baigneurs des impuretés. Étonnant ? L’eau devant être longuement chauffée au bois, ce dernier coûtant cher, on ne jetait pas l’eau du bain. Le bain public était un considéré comme un endroit de détente et de sociabilité : on y retrouvait des amis, on y grignotait des friandises, on y buvait du vin, on y jouait aux échecs. Pour se laver, il y a la pierre ponce et le savon. Pour se rincer, le chantepleure, ancêtre du pommeau de douche, appelé ainsi car il chante lorsqu’il se remplit et pleure lorsque l’on laisse l’eau s’écouler.
Les ruraux, ne disposant pas de bains publics comme les citadins, se contentaient de se baigner dans les lacs, les rivières ou dans les cuves à lessive. Les résidents de châteaux et autres palais urbains, quant à eux, disposaient de baignoires dressées dans leur chambre. Il est cependant important de préciser qu’hormis dans les milieux aisés, le bain n’était pas aussi courant que dans notre société actuelle ; par exemple, le contrat de travail des artisans prévoyait qu’ils prennent un bain tous les quinze jours.
Il est intéressant de remarquer qu’aujourd’hui encore, héritage de ce cher XIXe siècle, il est inscrit dans la pensée collective que les hommes et les femmes du Moyen Âge étaient sales, ce qui de toute évidence n’était pas le cas tant sont nombreux les articles et les traités d’hygiène. Pourtant, des films tel Les Visiteurs, devenu culte pour toute une génération, persistent dans les idées reçues sur le Moyen Âge : combien de fois la puanteur de Godefroy de Montmirail et de Jacquouille a-t-elle été évoquée, sans parler de la scène du bain où le fidèle serf du comte assure qu’il n’est pas nécessaire qu’il prenne un bain, le dernier remontant à deux ans.

« Les étuves : à la fin du Moyen Âge, chaque quartier possède son établissement de bains. Il est plus facile aux habitants d’une ville d’aller aux bains publics plutôt que de se laver chez eux. Aux premières heures du matin, un crieur passe dans les rues pour annoncer que les bains sont prêts : les clients ont le choix entre la piscine collective, les baignoires individuelles et le bain de vapeur. »
Mois de Mars, Diurnal d’Altzella, vers 1300, Sr, Marienstem
« Le bain du seigneur : la baignoire est en douelles de bois. Un dais est place au-dessus pour conserver la chaleur. Un linge drape l’intérieur de la cuve pour protéger des échardes. »
BNF, ms. Fr. 6185, f. 284, XVe siècle

La toilette
Bien que la pratique du bain ne soit pas courante, le nettoyage de parties du corps était régulier et n’était pas l’apanage des riches. Par exemple, tous les samedis les ruraux venaient en ville se faire raser et changer de chemise.
Les accessoires de toilette étaient nombreux :
– Les rasoirs ;
– Les miroirs ;
– Les cure-oreilles ;
– Les cure-dents ;
– Les pinces à épiler ;
– Les shampoings ;
– Les brosses à cheveux ;
– Les peignes ;
– Les savons : soit noir (appelé « sarrasin »), soit blanc (appelé « français). Son usage n’était pas fréquent, l’utilisation de plantes pour nettoyer la peau était souvent préférée.
– Les dentifrices : à base d’os de seiche broyé ou de corail blanc pilé mélangé à de l’oseille ou de la menthe (pour la blancheur des dents et pour l’haleine).
Principal élément de séduction, la chevelure faisait l’objet de toutes les attentions et de tous les soins, autant chez les femmes que chez les hommes. Les recettes de shampoing étaient composées de cendres de fougères ou de sarment de vigne et de blanc d’œuf. Les femmes cherchaient à blondir leurs cheveux – probablement en référence à la blondeur Virginale – tandis que les hommes se les teignaient pour ne pas grisonner et luttaient contre la perte de cheveux.
Le recours à des postiches pour embellir sa chevelure – en général des nattes de cheveux prélevés sur des cadavres – était courant. Hommes et femmes utilisaient des lotions anti-poux ; les peignes à poux étaient également utilisés (composés de deux rangées opposées de dents, une rangée écartée pour démêler et lisser les cheveux, une rangée serrée pour éliminer les lentes).
Dans l’aristocratie, comble de la beauté, les femmes utilisaient des poudres – composées de poudre de nombril marin ou de céruse de plomb – afin d’avoir la peau blanche ; à terme, cette utilisation causait des ravages sur la peau. Elles s’épilaient également le haut du front ainsi que tout le corps, une pratique venue d’Orient et rapportée par les croisades, également partagée par les hommes.

« Le shampoing hebdomadaire : les cheveux sont particulièrement bien traités. On inclut mauve, sésame et fougère dans les shampoings. Mais ce sont surtout dans les teintures capillaires que les plantes abondent telles que prunelle verte, feuilles de mûriers, buis, cyprès, noyer, noix de galle.
L’ognon et l’écorce de laurier passent pour faire repousser les cheveux. Qui craint de les perdre les traite au jus de prunelle verte et de coquille de noix marinant dans du vin aigre. Le jus de bette combat les pellicules. »
BNF, ms. Fr. 254, f. 85, XVe siècle
« L’épouillage : il est quotidien tant les poux sont une calamité endémique. Devenu une pratique conviviale, il s’effectue à la main, au peigne et à la brosse, selon un rituel social bien hiérarchisé : la femme épouille son époux, etc. Même les nobles ont des poux. Les recettes de shampoings anti-poux sont nombreuses : ellébore, staphisaigre, miel, huile, vinaigre, nitre et eau salée entrent dans leur composition. »
Jean de Cuba, Hotus Sanitatis,
BM de Lyon, Incunable 1053, XVe siècle
BNF, ms. Fr 18145, f. 44, XVe siècle

Ainsi, loin des préjugés qui courent depuis la Renaissance, l’hygiène durant le Moyen Âge était un sujet central dans la vie des populations, dans toutes les couches sociales.
Ce n’est qu’avec l’apparition de la Peste noire, qui a entrainé une grande méfiance vis-à-vis de l’eau, que s’est amorcé le déclin de l’hygiène et de ses pratiques.
