Salah ad-Dîn Al Ayyubi, Le récit d’un homme qui devint une Légende

Il existe des noms qui marquent l’Histoire, des hommes et des femmes aux destins qui s’apparentent à ceux des héros de nos fictions… En Orient comme en Occident, nous sommes nombreux à connaître et même à admirer celui de Salah ad-Dîn Al Ayyubi…
Remontons le temps et aventurons nous vers les contrées lointaines du Moyen-Orient

1138, la naissance de Salah ad-Dîn

Notre histoire commence au XIIe siècle, dans les années 1130 au coeur d’un Moyen Orient dominé par les Turcs Seldjoukides[1] musulmans. A l’époque qui nous intéresse, deux califats[2] s’opposent sur la scène politique. Celui de Baghdâd, dirigé par la dynastie des Abbassides sunnites[3] et celui du Caire, dirigé par les Fatimides chiites[4].

Parmi les différentes ethnies qui cohabitent, un lien se créé entre les Turcs et les Kurdes[5] et c’est ainsi qu’en 1130, un officier kurde, Najm ad-Dîn Ayyub ( ? – 1173), est nommé gouverneur de Tikrīt, en Irak par l’atabeg – titre de noblesse turc – Imad ad-Dîn Zengui (1087 – 1146). En mars 1132, ce dernier est en fuite et se réfugie chez Najm ad-Dîn. Cet homme, qui vient de sauver le puissant Atabeg, n’est autre que le père de Salah ad-Dîn. Puis, vers 1137 – 1138, la tribu des Ayyubides est chassée de la région lorsque le jeune frère de Najm ad-Dîn, Shirkuh ( ? – 1169) assassine le commandant de l’armée locale. Les Ayyubides se réfugient alors à Mossoul auprès de Zengui.

Une relation étroite entre les Ayyubides et les Zenguides naît en même temps que le jeune fils de Najm ad-Dîn, Yusuf[6] Salah ad-Dîn Al Ayyubi en 1138 à Tikrīt.

Nur al-Dîn et Shirkuh (1148 – 1169)
Deux mentors : un homme pieux et un général ambitieux

Salah ad-Dîn a grandit entouré de grands hommes d’actions qui ont eu une influence considérable sur son éducation et la construction de son ambition. Le premier est l’émir -titre de noblesse arabe – turc Nur al-Dîn (1117 – 1174), fils de Zengui. Le second fait partie du cercle familial de Salah ad-Dîn, à savoir son oncle paternel, le général Shirkuh.

Nur ad-Dîn est un homme très pieux qui hérite de l’ambition militaire de son défunt père. Il souhaite unifier la Syrie et l’Irak sous un seul commandement afin de combattre les chrétiens installés en Orient depuis la première croisade (1096 – 1099). Après avoir été témoin de l’échec du siège de Damas par Louis VII (1120 – 1180) en 1148, lors de la deuxième croisade (1147 – 1149), Nur ad-Dîn s’empare d’Antioche en 1149.

En 1154, Nur ad-Dîn conquiert Damas avec l’aide de l’oncle paternel de Salah ad-Dîn, Shirkuh. La cité est prospère et devient le symbole de la religion musulmane sunnite en remplaçant Jérusalem, alors aux mains des Croisés. Nur ad-Dîn s’emploie à former une unité musulmane sunnite et, au fil des années, naît en lui l’ambition de reconquérir la Terre Sainte. C’est ainsi qu’en 1168, il fait construire un « minbar » – pupitre – destiné à la mosquée Al-Aqsa de Jérusalem.

Salah ad-Dîn accompagne constamment son oncle, le général Shirkuh dans les entreprises que lui confie Nur ad-Dîn. La mission qui changera le destin de Salah ad-Dîn débute en 1161 lorsque Shirkuh est choisi pour rétablir la position du chiite Shāwar ibn Mujīr al-Saʿdī ( ? – 1169) au poste de Vizir d’Egypte. Cependant, après avoir été trahi par Shāwar, le général nourri l’ambition de s’approprier l’Egypte.

Nur ad-Dîn est un souverain pieux et juste qui commence à instaurer le concept de Guerre Sainte.
Shirkuh, lui, loyal à Nur al-Dîn, se concentre sur l’Egypte, zone riche et stratégique. Le destin de Salah ad-Dîn est étroitement lié à l’Egypte puisqu’elle sera son point d’entrée sur la scène internationale.

L’ascension du Sultan : Yusuf et l’Egypte (1169 – 1171)

Après une campagne militaire soutenue par le calife de Baghdâd Al-Mustanjid (1124 – 1171) et Nur ad-Dîn, le général Shirkuh – accompagné de Salah ad-Dîn – atteint son objectif et est nommé Vizir par le calife Fatimide Al-Adid (1151 – 1171) du Caire en 1169. Cependant, Shirkuh décède deux mois plus tard et Salah ad-Dîn lui succède.

La carrière du jeune Vizir est fructueuse et il navigue habilement dans les eaux de la politique égyptienne. Il maîtrise le fonctionnement de l’économie de la région afin de la faire prospérer et couvre ses émirs et ses partisans de cadeaux afin d’obtenir une loyauté sans faille.

Salah ad-Dîn s’emploie à remplacer l’élite chiite par ses partisans sunnites ; de plus, le calife Al Adid tombe gravement malade et son pouvoir est désormais très limité. A ce stade, la population du Caire et d’Alexandrie n’est pas à majorité chiite, le pouvoir des Fatimides est amoindri et les forces militaires Ayyubides dissuadent d’agir ceux qui ne sont pas en accord avec l’ascension du Sunnisme en Egypte. Les Fatimides reconnaissent leur déclin et n’opposent pas de grande résistance.

Le 13 septembre 1171, le dernier calife Fatimide décède et Salah ad-Dîn explique au fils du défunt qu’il n’a pas été nommé successeur et n’hérite donc pas du titre de Calife. Salah ad-Dîn prend officiellement le pouvoir et obtient le titre de Sultan, un titre porté par les monarques musulmans.

            « L’ère de ses pharaons arrive à sa fin et demain, Yusuf en sera le dirigeant »
Cette phrase, rédigée par le secrétaire de Salah ad-Dîn fait directement référence à l’analogie entre le Sultan et le prophète Yusuf, gouverneur d’Egypte.

La Syrie
Une ambition contestée, mais une nécessité pour la Terre Sainte (1174 – 1186)

Lorsque Nur ad-Dîn décède en 1174, Salah ad-Dîn s’empare de la ville de Damas. Le Sultan projette de réaliser l’un des rêves de Nur ad-Dîn, à savoir, la reconquête de Jérusalem. Cependant, trois ans plus tard, en 1177, Salah ad-Dîn essuie une défaite humiliante contre le roi Baudouin IV (1161 – 1185) – dit le Lépreux – à Montgisard, près de Ramallah. Mais, deux ans plus tard, Salah ad-Dîn remporte une grande victoire lorsqu’il s’empare de la forteresse – construite à l’initiative de Baudouin IV – le 29 août 1179 à la bataille du gué de Jacob.

Ces premiers affrontements avec les chrétiens prouvent à Salah ad-Dîn que, pour récupérer Jérusalem, il aura besoin de toute la puissance militaire égyptienne et syrienne. Cela étant, unifier les musulmans sous un seul étendard n’est pas chose aisée. En effet, il se doit d’affronter ses coreligionnaires et est ainsi très souvent critiqué puisqu’il promet une guerre contre les chrétiens afin de récupérer Jérusalem et non pas contre les musulmans de Syrie.

En 1182, Salah ad-Dîn rassemble toute ses troupes devant le Caire afin de lancer sa campagne syrienne. L’année suivante, le 20 juin 1183, le Sultan obtient Alep, notamment grâce aux frictions qui existent dans le camp Zenguides depuis le décès du fils de Nur al-Dîn, le prince As-Salih Ismail al-Malik (1163 – 1181) en 1181.

Renaud de Châtillon, la provocation ultime

La promesse de Salah-Din pour la Terre Sainte résonne de plus en plus, notamment puisqu’un nouvel antagoniste, le prince de Kerak, Renaud de Châtillon (v.1120 – 1187) entre en scène. Depuis plusieurs mois, il organise une série de raids contre les caravanes musulmanes. Lorsque ce dernier tente d’attaquer la ville sainte de Médine, l’impact psychologique est puissant et le désir de rétribution ne fait que croître. Salah ad-Dîn attaque alors la forteresse de Kerak en octobre 1183 qui représente un emplacement stratégique et un lien entre l’Egypte et Damas. L’opération se solde par un échec puisque la ville ne cède pas, Salah ad-Dîn rentre à Damas.

En mars 1185, Baudouin IV décède et son neveu, Baudouin V (1177 – 1186)  lui succède sous la régence de Raimond de Tripoli (1140 – 1187). Ce dernier signe une trêve avec Salah ad-Dîn, ce qui permet au Sultan de se concentrer sur une dernière grande ville musulmane : Mossoul. Ainsi, le 3 mars 1186, une paix est signée et la ville prête allégeance au Sultan et s’engage à lui fournir les troupes pour la reconquête de Jérusalem.  

A l’été 1186, Baudouin V décède et sa mère, Sybille ( 1159 – 1190), sœur du défunt Baudouin IV, monte sur le trône avec son époux, Guy de Lusignan (1150 – 1194). De son côté, Renaud de Châtillon nourri une haine pour les musulmans et ne respecte pas la trêve de 1185. Il s’attaque notamment à une caravane entre le Caire et Damas, où, selon certaines sources, la sœur du Sultan aurait été présente. Guy de Lusignan exige que Renaud de Châtillon retourne les prisonniers à Salah ad-Dîn, mais le prince de Kerak refuse catégoriquement.

Salah ad-Dîn a été délibérément provoqué et a désormais sous son contrôle toute la puissance militaire de l’Egypte et de la Syrie, la coalition sous son commandement va de l’Egypte à l’Euphrate.
Il est prêt.

Jérusalem : L’accomplissement d’une promesse, la réalisation d’un rêve

Salah ad-Dîn rassemble une force de 30 000 hommes et, le 27 juin 1187, l’avant-garde se dirige vers la Jordanie. De leur côté, les chrétiens ont une armée de 20 000 hommes. Le 2 juillet 1187, Salah ad-Dîn assiège la ville de Tibériade. Initialement, le roi de Jérusalem qui se trouve à Séphorie ne souhaite intervenir que lorsqu’il sera certain que l’armée pourra se déplacer à proximité de points d’eaux. Cela étant, cette nuit-là, Gérard de Ridefort – Maître de l’Ordre du Temple – convainc le jeune Roi de se diriger vers Salah ad-Dîn dès le lendemain.

L’armée chrétienne avance alors vers Tibériade dans des circonstances difficiles. Le trajet est redoutable puisque, compte tenu de leur nombre, les hommes sont contraints de se déplacer à une moindre vitesse ; la chaleur et le manque d’eau accentuent le mal-être des soldats. De plus, les hommes de Salah ad-Dîn ne cessent d’envoyer des flèches enflammées sur les chrétiens afin de les empêcher de retirer leurs armures. La nuit, les musulmans ajoutent à cela les bruits des tambours et de cornes pour briser le sommeil des chrétiens et ainsi, les épuiser bien avant la confrontation finale.

Les deux armées arrivent sur les cornes de Hattin le 4 juillet 1187 et, après plusieurs offensives, l’armée de Salah ad-Dîn remporte une victoire écrasante contre les forces chrétiennes. le Sultan récupère la Sainte Croix et fait notamment prisonnier Guy de Lusignan, Gérard de Ridefort et Renaud de Châtillon.

Après sa victoire à Hattin, Salah ad-Dîn s’empare des villes qui entourent Jérusalem, notamment les cités portuaires afin d’isoler la ville Sainte et empêcher toute arrivée de renfort venu de l’Ouest. Le Sultan arrive devant les portes de la ville Sainte le 20 septembre 1187. Les défenses sont vaillamment organisées par Balian d’Ibelin, mais, compte tenu du fait que les forces armées avaient été anéanties à Hattin, il n’eut d’autre choix que de capituler. La ville se rend le 2 octobre 1187, et, fruit du hasard ou du destin, dans le calendrier Hégirien, cette date correspond au voyage nocturne sur le Dôme du rocher effectuée par le prophète Muhammad en l’an 620.

Lorsque les Croisés ont conquis la ville en 1099, ils optèrent pour une solution sanglante et massacrèrent tous les habitants de la ville. Par opposition à cela, Salah ad-Dîn fait preuve de magnanimité et laisse la vie sauve à tous les habitants de Jérusalem. Il ne les fait pas prisonniers et les autorise à quitter la ville pour rejoindre les territoires chrétiens. C’est la raison pour laquelle cette décision reste ancrée dans les esprits…

Il y a tant de choses à raconter sur la vie Salah ad-Dîn Al Ayyubi, sur ses exploits mais aussi sur le contexte géopolitique dans lequel il grandit et évolue. Son ascension au pouvoir est remarquable puisqu’elle est autant due aux décès de dirigeants clés qu’à son habileté politique. Sa force vient notamment de son intelligence et sa volonté d’accomplir une promesse dont le résultat résonne encore dans les cœurs, et ce, des siècles plus tard…


[1] Empire Seldjoukide : Empire turco-perse qui régna sur une vaste zone allant de l’Hindou Kouch en Asie centrale à l’Anatolie. Il fut fondé en 1037 par Toghrul-Beg (993 – 1063), petit-fils de Seldjouk (960 – 1038).

[2] Califat : Territoire où population qui y vit reconnait l’autorité d’un calife, qui signifie « successeur », en l’occurrence du prophète Muhammad (571 – 632) dans l’exercice politique du pouvoir.

[3] Sunnisme – dynastie Abbasside : Terme désignant le courant majoritaire en Islam et qui est un dérivé du mot « Sunna », à savoir l’ensemble des enseignements, faits et gestes du prophète Muhammad. Les Abbassides sont une dynastie arabe musulmane qui régna sur le califat de 750, lorsqu’ils succèdent aux Omeyyades jusque la chute de Baghdâd en 1258.

[4] Chiisme – dynastie Fatimide : Terme désignant le second courant religieux en Islam. C’est un dérivé de l’expression « Chi’at Ali », qui signfie « le parti de Ali » pour la question de la succession du prophète. Les Fatimides doivent leur noms à la fille du prophète Muhammad, Fatima, épouse de Ali, cousin du prophète. Il règne sur une grande partie de l’Afrique du Nord, de la Sicile et une partie do Moyen Orient de 909 à 1171.

[5] Les Kurdes sont grandement sollicités dans les forces armées seldjoukides pour leur talent de cavaliers.

[6] Le premier prénom de Salah ad-Dîn est « Yusuf ». Il fait référence à l’un des prophète des trois religions abrahamiques, à savoir, Joseph. Ce dernier connut l’esclavage avant de devenir gouverneur d’Egypte, et ce, en particulier, grâce à son don d’interprétation des songes. Tout au long de sa vie, les chroniqueurs qui relateront la vie de Salah ad-Dîn feront une analogie entre lui-même et le jeune prophète au destin exceptionnel.


Sources images :
1) Carte des deux califats : Extrait de A Short History of the Middle Ages – Troisième edition – Barbara H. Rosenwein, 2009 http://profshistoirelcl.canalblog.com/archives/2015/03/19/32375830.html

2) Proche Orient 1135 entre la première et la seconde croisade
https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Map_Crusader_states_1135-fr.svg

3) Salah ad-Dîn, Sultan d’Egypte
https://www.crusaderkingdoms.com/saladin2.html

4) Carte de la Syrie
https://www.universalis.fr/atlas/asie/moyen-orient/syrie/#AT018502

5) Emplacement de la bataille de Hattin
https://historyofpalestine.files.wordpress.com/2011/08/crusades1187-map1.jpg

6) Les mouvements de troupes
https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Hattin-map-fr.svg

7) Salah ad-Dîn conquiert Jérusalem
https://www.geo.fr/histoire/le-sultan-saladin-celui-qui-rendit-jerusalem-a-lislam-200056 


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