Herculanum, art, vie et destruction d’une cité de Campanie

En 79 de notre ère, le Vésuve entre en éruption dans la région de Campanie, en Italie et emporte avec lui de nombreuses cités de l’Empire romain.

La date exacte de l’éruption porte à réflexion, et les historiens et archéologues trouvent régulièrement des indices remettant en question ou entérinant certaines estimations. Longtemps considérée comme un épisode du mois d’août, la disparition des villes a probablement eu lieu au début de l’automne, entre octobre et novembre.
Plusieurs cités de l’Empire romain subissent les foudres du volcan, mais la disparition la plus marquante dans les esprits est celle de Pompéi, la plus importante ville de la région. Toutefois,  la baie de Naples, théâtre du drame, est le lieu dans lequel ont élu domicile des milliers de Campaniens, résidant dans des villes autres que Pompéi, et dont les dimensions et les productions artistiques peuvent toujours mettre en émoi nombre de nos contemporains. Quatre autres cités ont été marquées par l’épisode de 79 : Oplontis, Nuceria Constantia, Stabies, et bien sûr Herculanum, la plus grande d’entre elles.

Quelle a été la vie d’Herculanum, et comment l’art, le commerce et l’histoire en sont-ils les témoins, souvenirs d’une cité romaine florissante au Ier siècle de notre ère ?

Herculanum, une ville campanienne dans le sillage de Pompéi

Pourquoi le choix d’Herculanum et non d’Oplontis ou de Stabies ? Ces dernières sont également peu connues du grand public, laissant leur place à Pompéi. Il faut savoir que cette dernière occupait une superficie totale 66 hectares et comptait à sa destruction près de douze mille habitants.

Oplontis était un faubourg de Pompéi dans lequel vivaient vraisemblablement des habitants récents ayant élu domicile dans les résidences confisquées au Samnites (peuple dont le territoire s’étendait dans le centre-sud de l’Italie, entre l’Ombrie, le Picenum et la Sabine. Ils ont envahi la Campanie au Ve av. J.-C.).

Stabies a quant à elle, a été le lieu de la mort de Pline l’Ancien (23 ap.  J.-C- 79 ap. J.-C.) lors de l’éruption en 79, a été reconstruite après la tragédie, et a pris le nom de Castellammare di Stabia.

Herculanum fait alors office de village avec ses 12 hectares et quatre mille habitants. De même, lors de la deuxième guerre punique (218-203 av. J.-C.), Pompéi est restée fidèle à Rome, contrairement aux autres villes de la région. Sachant que l’empire romain valorise fortement la mémoire ancestrale et la fidélité, la cité campanienne pouvait se glorifier de son acte. Devenue une colonie romaine en 80 av. J.-C., Pompéi ne cesse de se développer économiquement et artistiquement. Rien d’étonnant alors qu’Herculanum, avec sa superficie de 12 hectares et ses quelques quatre mille habitants, soit dans l’ombre de Pompéi. Pourtant, les deux villes doivent leur célébrité uniquement grâce (ou à cause) de l’éruption du Vésuve et à leur destruction en 79. Elles sont effectivement de taille modeste par rapport à Naples ou à Capoue.

La tragédie de 79 a définitivement mis un terme à Pompéi en tant que ville active et vivante. Contrairement à Stabies et Herculanum, les Pompéiens n’ont pas reconstruit leur cité. Plus d’un millier de corps ont été retrouvés à Pompéi, dont 1049 sont dans un état de conservation remarquable grâce aux couches sédimentaires laissées par l’éruption, et grâce à la technique du moulage des corps mise au point par Giuseppe Fiorelli en 1863.

Herculanum n’a pas été décimée comme sa voisine, et se trouve être dans un meilleur état de conservation que toutes les autres cités ensevelies. La ville d’Ercolano se trouve sur le site même de l’ancienne ville d’Herculanum: les fouilles archéologiques se sont arrêtés là où commence la ville nouvelle.

Mais en dehors de la tragédie de 79, qui étaient les habitants d’Herculanum ? Durant la période romaine, Herculanum n’est pas un pôle culturel et commercial, toutefois, la ville était prospère, comme en témoignent les villas richement décorées retrouvées sur le site archéologique.

Être proche d’un volcan : des aléas naturels qui favorisent un foisonnement artistique

Herculanum est fondée vers le VIIIe siècle avant notre ère et s’inspire du demi-dieu grec Hercule pour son nom. Les sources anciennes rapportent la fondation de la ville par ce dernier, mais il est plus probable qu’il s’agisse de colons grecs et italiens.

Herculanum et Pompéi sont d’ailleurs sous influence grecque jusqu’en 420 av. J.-C. lorsque les Samnites s’emparent de la région et y imposent leur mode de vie. C’est durant les guerres samnites de 343-341 av. J.-C. que la ville passe aux mains des Romains,  mais les habitants n’ont pas le droit de cité romaine, ce qui est considéré comme un affront, malgré leur fidélité à Rome. Ce n’est qu’à la fin des années 30 de notre ère que la ville obtient le titre de municipe (les habitants peuvent jouir de la citoyenneté romaine), mais n’en profite que peu de temps.

Sous le principat d’Auguste (27 av. J.-C- 14 ap. J.-C.),  la ville s’agrandit et devient une cité balnéaire prisée par les aristocrates de la péninsule italique. Art et histoire se confrontent dans les cités de la baie de Naples : les villes sont en effet situées sur un territoire, certes, fertile, mais sujet aux tremblements de terre. Il est donc nécessaire de reconstruire vite avec de nouveaux styles architecturaux. C’est ainsi que quatre styles architecturaux ont pu être retrouvés dans les régions de Campanie durant la seconde moitié du Ier siècle ap. J.-C[1].

Les styles architecturaux varient régulièrement et témoignent souvent d’une volonté de reconstruire vite, mais dans l’élégance et le raffinement. Les Campaniens se sont installés aux abords du Vésuve car les terres y sont fertiles. Toutefois, les séismes destructeurs y sont fréquents, comme en témoigne celui du 5 février 62 de notre ère.

Le premier style date du IIe siècle avant notre ère, est inspiré du monde hellénistique et porte également le nom de style à incrustation. Il se caractérise par un décor en imitation de marbres de couleurs, le tout en relief. Aucune décoration figurative ne vient rehausser les fresques retrouvées dans les villas de la baie de Naples, élément caractéristique de ce style soulignant des variations géométriques en lignes droites et témoin d’une occupation antérieure à la colonisation romaine.

Une tripartition est de rigueur : frise, panneau médian constitué de panneaux en relief (orthostates) et plinthe jaune imitant le bois. L’exemple le plus flagrant à Herculanum en est la maison samnite. Peu de maisons portent des traces de ce style déjà vieux de trois siècles en 79. De fait, cette maison en tuf volcanique date probablement de la période samnite  (Ve-IVe siècles avant notre ère) de la cité.

Le deuxième style débute au moment de la guerre sociale (90 av J.-C.-88 av. J.-C.) et tend à disparaître vers 20 av. J.-C, lors du principat d’Auguste. Sa première caractéristique est son absence de relief : les murs, sols et plafonds sont désormais peints, le trompe l’œil devient un moyen de suggérer le relief. Ce style en deux phases, l’une architectonique (qui respecte les règles de l’architecture), l’autre ornementale, se distingue du style précédent par son aspect illusionniste, symétrique avec des représentations scéniques fastueuses critiquées par les contemporains. Les représentations de villes, personnages et de situations de la mythologie y sont nombreuses.

En réaction à ce deuxième style (vers 20 av. J.-C.- vers 40 ap. J-C.) inspiré de l’architecture ostentatoire palatiale, le troisième style est plus rectiligne, les décors sont plus fins et les couleurs majoritaires sont le rouge et le noir. Les fresques sont peintes à même la paroi de pierre. La villa Poppaea d’Oplontis en est le meilleur exemple, mais à Herculanum, c’est la Caupona qui témoigne le mieux de cet art ancien.

Le quatrième style est apparu entre 50 et 70 de notre ère et est contemporain à la destruction d’Herculanum. Certaines villas sont encore en construction à travers la baie de Naples lorsque le Vésuve entre en éruption. Ce style surnommé style fantastique voit le retour de la perspective architecturale, de l’illusionnisme et de l’exubérance du deuxième style, mais en ajoutant l’aspect impressionniste du troisième style. La basilique d’Herculanum et la maison de Neptune et Amphitrie en sont des exemples flagrants

Quantité de bâtiments ont été conservés à Herculanum, ce qui permet aujourd’hui d’observer un art pictural et architectural varié témoignant de la vitalité de la ville, malgré sa taille restreinte et compacte. La villa des papyrus est un exemple d’architecture monumentale située à distance des cités voisines, tout en étant rattachée à des réserves d’eau par un aqueduc souterrain. Elle aurait appartenu au beau-père de Jules César, Pison, et a été le théâtre d’une découverte rare et précieuse pour les archéologues des XVIIIe et XIXe siècles.

En effet, outre l’impressionnante série de statues en bronze qui y ont été retrouvées, ce ne sont pas moins de 1838 rouleaux de papyrus carbonisés, mais ayant conservé leur forme originelle qui ont été retrouvés. Il s’agit de la seule bibliothèque antique retrouvée dans sa totalité. Ces papyri seraient encore lisible de nos jours. Les ouvrages sont essentiellement des textes philosophiques grecs rattachés à l’épicurien Philodème de Gadara (110 av J.-C.- 40 av. J.-C.).        

La question du déchiffrement des papyri est toutefois peu aisée : certes, les écritures ont subsisté, mais dérouler les rouleaux abîmés par la chaleur des coulées pyroclastiques – gaz, vapeur d’eau et particules solides à haute température – se montre être une tâche ardue et dangereuse. En 1816, deux archéologues, Pierre-Claude Molard et Raoul Rochette, ont tenté de dérouler un des ouvrages, le détruisant sans pouvoir obtenir d’information. Depuis 2013, un programme a été mis en place pour une lecture par rayons X de ces textes.

La cité campanienne d’Herculanum a certes disparue lors de l’éruption du Vésuve en 79 de notre ère, toutefois, la ville a connu une période florissante architecturalement, artistiquement, mais aussi intellectuellement. Eclipsée par Pompéi car plus petite en taille, a cité a cependant pu se reconstruire et les habitants, après l’épisode tragique qui a mis fin à la vie de nombreux pompéiens, auraient pu fuir à Naples, où une inscription du IVe siècle évoque l’existence d’un quartier des Herculanéens.


[1] Les noms des quatre styles ont été donnés par l’archéologue allemand August Mau (1840-1909) en 1882.


Quelques petites précisions …

Deuxième Guerre Punique : La deuxième guerre punique fait partie d’un ensemble de trois guerres entre Rome et Carthage durant les troisièmes et premiers siècles avant notre ère (264-241 ; 218-201 ; 149-146). Les évènements ont conduit à la défaite carthaginoise et à la destruction de la ville qui est jugée sacer (le sol est maudit et est inhabitable). Les personnages les plus connus de ce conflit sont Hannibal Barca et Scipion l’Africain.

Capoue : Ancienne capitale de Campanie, sa trahison envers Rome en 216 av. J.-C. lui a valu d’être déchue de cet honneur et ses habitants perdent la citoyenneté romaine en 211 av. J.-C.

« Principat » d’Auguste : Auguste porte le titre de Princeps Civitatis (Premier de la cité ou Premier citoyen), mais n’est pas empereur comme nous l’entendons aujourd’hui. Il a d’ailleurs refusé toute forme de titre monarchique, Rome ayant ce terme en horreur.

Orthostates : « Relatif à la station debout ». Dans le cadre de l’architecture gréco-latine, ce style désigne des pierres posées à la base des murs sur leur côté le plus fin.

« Basilique » d’Herculanum : Le terme de basilique ne fait toutefois pas référence à une quelconque forme de christianisme, l’éruption est trop récente par rapport à la nouvelle religion venue de l’Est. La basilique est un lieu de réunion caractérisé par son aspect fermé, favorisant la concertation en toute discrétion, contrairement au forum qui lui était en plein air.


Sources images
Image 1 : Exemple de premier style dans la maison samnite, Herculanum
https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Herculaneum_Wall_1.Style.jpg

Image 2 : Décorations murales de la taverne de Priape, Caupona, Herculanum
https://boowiki.info/art/des-fouilles-archeologiques-a-herculanum-3/des-fouilles-archeologiques-a-herculanum-2.html
Activité Commerciale

Image 3 :
Mosaïque dans la maison de Neptune et Amphitrite, Herculanum
http://locipompeiani.free.fr/pages/mosaiqueamphitrite.html

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